Le Retour de Marie-No à Ouessant/ Guelb El Houb

 

Le retour de Marie-No à Ouessant

 

                 Malou marche à la tête du cortège. A la voir, on devine que ce n'est pas seulement la pluie battante qui la fait courber. Ceux qui la suivent connaissent ses tourments.

Ce sont tous des habitants de l'île. Isolés du reste du monde, ils ne forment qu'une seule famille. Cette procession est une nouvelle preuve de leur solidarité inébranlable.

Au fur et à mesure que le cortège avance, il attire hors des maisons des femmes et des hommes prévenus de l'événement qui s'est produit et qui va les réunir. Sans se soucier du mauvais temps, ils défilent les un après les autres sur la route principale. Elle les conduira jusqu'au port.

 

Du quai, on aperçoit déjà l'Enez Eussa qui accostera dans une quinzaine de minutes. Comme à chaque départ et arrivée de bateaux, les employés de la compagnie maritime s'affairent pour assurer le bon déroulement des opérations. Quelques îliens et touristes débarqueront en toute sécurité. Les commandes de vivres et de matériel attendus seront livrées et réceptionnés comme d'habitude.

 

               Mais aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres. Il marque le retour définitif de Marie-No partie il y a 28 ans vivre sa vie sur le continent. Depuis qu'elle avait suivi son amoureux étranger dont personne ne voulait sur l'île, elle n'était plus revenue. Pas même pour l'enterrement de son père. Seules, les lettres et les photographies adressées régulièrement à sa mère témoignaient de son existence et de ce qu'elle avait réussi à en faire. Une vie normalement épanouie à ce qu'elle écrivait. Elle parlait aussi de son mari aimant et de ses filles, des jumelles qui la comblaient de joie. Bientôt, tout le monde fera leur connaissance et rien ne sera dit sur ces longues années de mépris.

 

Sans jamais les avoir rencontrés, les îliens les reconnaissent tout de suite : un grand homme aux cheveux gris suivi de deux jeunes femmes physiquement semblables et grandes aussi.

Malou s'avance courageusement pour les accueillir. Ils viennent à sa rencontre en se pressant. Tous les quatre profitent de ce moment plein d'émotion pour s'embrasser chaleureusement. Ces étreintes rendent aux yeux de Malou les larmes qu'ils n'avaient pas eus la liberté de verser. Elles étaient bloquées dans le corps de cette femme qui avait si bien appris à maîtriser ses chagrins. Comme une permission donnée, cette scène déchaîne les flots sur les visages de ceux qui sont venus assister aux retrouvailles.

 

               La pluie s'est calmée, le ciel s'est éclairci. Six agents municipaux passent lentement devant l'assemblée. L'un d'eux pousse une sorte de longue table à roulettes tandis qu'un autre la tire par-devant. Ils montent à bord de l'Enez.

Plus aucun murmure. Tous les yeux fixent la passerelle du bateau. L'atmosphère est tendue. Les agents réapparaissent. Ils regagnent le quai en conduisant la table ou plutôt, ce qui est posé dessus et qu'un tissu blanc et noir recouvre entièrement. Ils s'arrêtent un instant devant Malou et relèvent le drap. De sa main ridée et tremblante, la femme effleure le cercueil. Le corps de Marie-No, sa fille, repose à l'intérieur. Elle ne rêvera plus de la serrer dans ses bras. L'histoire de sa vie est ainsi, toujours chargée de souffrance. Le cercueil s'éloigne. Malou se tourne vers son gendre et ses petites filles. Leur présence lui procure un peu de réconfort.

La procession se reforme et se dirige vers l'église.

 

Guelb El Houb

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