Lettre historique de guerre, par Olympe

                           

        Il fut un temps où on n'avait ni téléphone, ni mels, et où on écrivait des lettres : ces lettres sont souvent des morceaux précieux de récits de vie. La lettre ci-dessous a été adréssée par ma mère à son mari, le 12 juillet 40 : ils étaient séparés et elle lui raconte son exode, avec "la petite" leur bébé de 4 mois. Cette "petite", ma première soeur mourra dix jours après ce récit. Le texte a été reproduit fidèlement, seules ont été effectuées quelques coupures sur des moments plus personnels

Lettre de Marcelle à Claude, le 12 juillet 1940

          Quelle joie de recevoir enfin une lettre. Je viens de revoir celle que tu as adressée au Mans, celle que tu m’as adressée directement ici n’est pas encore parvenue. Un peu déçue que tu sois à nouveau à Paris, les communications étant plus faciles avec Clermont-Ferrand, car j’avais reçu le 2 juillet la carte que tu avais adressée et y avais répondu par carte et télégramme…Mais tu étais déjà parti. C’est d’ailleurs mieux ainsi, je rentrerai directement chez nous. Quand donc, Mon Dieu !

Pardonne, cette lettre sera sans queue ni tête, je ne sais comment la mener./…/

          Mais tu dois avoir hâte de connaitre quelques détails. Je ne te les donnerai pas tous, c’est impossible, et d’ailleurs j’ai déjà oublié les durs moments, pour ne me souvenir que des plus grandes misères vues sur mon chemin et des secours que j’ai reçu.

        Le vendredi soir 7 juin, j’ai déjà dormi quelques heures. Tout habillée. C’est le samedi à 1 heure, en allant en classe que je vois que les événements tournent au plus mal. Je plante là ma Directrice et vais téléphoner à l’Académie, où on me répète qu’il est interdit de quitter mon poste. Tu vois mon trouble, mais ma décision est prise : je pars, mais je ne partirai que le lendemain matin à 6 heures, pour ne pas te croiser en chemin. J’ai rangé ma classe, le déménagement étant fait de l’école chez mes parents, mais tu le devines pas « installé ». Mais tout était parti du local de l’école. Je t’ai attendue toute la nuit. Je ne me suis pas couchée du tout. D’ailleurs les avions ont passé toute la nuit au-dessus de chez nous. Le lendemain matin je suis allée pour prendre le car de 6 heures avec Papa qui devait me mettre à Bréauté, pour Paris.

 

 

 J’emportais la petite, bien sûr, sa voiture, et la grosse valise avec son trousseau.

Que c’est dur de repenser à tout ça, et j’ai tant de choses terribles à te dire, mais la petite n’a pas souffert un instant du cruel voyage qui a duré 8 jours. (J’ai abouti à Amou le dimanche 16 juin à 6 heures du soir)

          Là j’apprends qu’il n’y a plus de départ à Bréauté, et je vois en effet arriver 6 conscrits du village et alentours qui revenaient à pied, n’ayant pu gagner leur caserne.

Je rentre à la maison mettre la petite au chaud, mais décidée à trouver « une combine ». A 7h et demi, je vais aux informations, et trouve devant la porte le fils du Maire conduisant une camionnette, avec les 6 conscrits dedans. « Où allez-vous ? -A Rouen. -Vous m’emmenez ? –Oui. »

        Et je suis partie comme ça en 5 minutes, la petite dans sa voiture, et toujours la grosse valise et mon filet à provision avec du lait et de l’eau bouillie. Et voilà comment je me suis trouvée à Rouen à 11h et demi, comptant bien trouver un train pour Paris.

        Hélas les ponts avaient sauté à 3h du matin. Et je me suis trouvée, avec mes six conscrits sur un trottoir de Rouen, le fils Baron reparti.  En direction de la gare. Nous n’y sommes pas arrivés, nous avons rencontré des gens qui fuyaient en nous disant « partez, partez, « ils » arrivent, ils nous ont mitraillé dans le dos ». Inutile de te dire que nous sommes partis en vitesse… Et j’ai dû abandonner là, dans Rouen, ma grosse valise trop pesante… /…./ Tout le trousseau de la petite… Oh si tu savais comme c’est dur, comme j’en ai été malheureuse, et comme ça me fait mal d’avoir à te l’apprendre. Les petits gars me l’ont portée un peu, mais ça n’était pas possible de fuir avec ça. Et je n’aurais pas voulu, qu’à cause de cette valise, ces petits gars tombent aux mains des allemands. Et il aurait fallu la laisser plus loin. Car nous avons fait 20 km sur le chemin de halage pour trouver un bac. Nous avons marché, marché, sous un soleil de plomb, moi poussant la voiture avec mon filet dessus, sur un mauvais chemin, avec à notre gauche l’immense incendie des pétroles. Ça brûlait de Petit Quévilly jusqu’à Grand-Couronnes. Il fallait dépasser cet immense brasier pour pouvoir traverser.

         Nous avons eu la chance de trouver un petit bac à La Bouille. Il était environ 2h, c’est te dire si nous avions fait vite… Et j’avais pris dix minutes à midi pour faire boire la petite qui n’avait rien pris depuis 5 heures du matin. Elle a dormi tout le temps. Quant à moi je n’avais rien mangé. Et nous avons continué jusqu’à Maisons-Brûlées, au-dessus de Rouen.

          Je vais abréger : là, un camion militaire, 6 jeunes, réparateurs de voies, m’ont recueillie, moi et la voiture, et je peux dire qu’ils m’ont sauvée… la vie. Nous avons fait en camion 35 kms, ce qui m’a permis de dépasser toute la masse de gens qui partaient. Incroyable : je n’aurais jamais pu marcher dans cette foule. Les 6 jeunes gens ont été ma providence. Ils m’ont cherché une maison pour me reposer et m’ont dégoté une ferme perdue pas loin de leur cantonnement. Ils sont revenus me voir le soir à 8h pour me demander d’adopter la petite comme marraine et pour me dire qu’à 2h du matin, une de leurs camionnettes viendrait me chercher pour me conduire à Caen. Tu vois ma chance, car il ne fallait pas songer à gagner Paris. Et pourtant si je l’avais pu, je t’y aurais encore trouvé.

         Arrivée à Caen, à 6h du matin le lundi, j’en repartais à midi pour Le Mans. Je passe les attentes en gare… Il m’avait fallu, dans une cohue indescriptible prendre mon billet et enregistrer la voiture ! Et prendre la petite dans les bras avec mon filet… Et mes reins devenaient de plus en plus douloureux. Nous sommes arrivées au Mans à 6h du matin, et encore… à 4 kms. C’est au cours de cette nuit là que l’Italie a déclaré la guerre. Nous étions sur une voie de garage, sans espoir d’en sortir. Un verviétois a fouillé le wagon des bagages, pour constater que ma voiture n’y était pas. Je suis donc partie à pied, avec une gosse dans les bras, pour gagner Le Mans, une dame portant mon lourd filet. Nous sommes arrivés par les arrières de la gare, là où logent les employés de chemin de fer, et c’est un brave homme qui m’a vue sur le point de tomber et qui m’a conduite chez lui. Chance encore. Je me suis reposée 2 heures et suis partie pour essayer de te joindre et d’avoir  ma voiture. Je suis allée à la Préfecture, où j’ai pu téléphoner à Paris comme « officielle ». Personne chez Marius… J’ai essayé de téléphoner aux environs de ton école « Maistre », j’ai eu une bonne femme qui n’a rien voulu savoir pour me rendre service… Ma chance était passée. Et pas moyen de savoir si les instituteurs avaient évacué des gosses.

Bref, j’ai envoyé : une lettre à toi à Paris, 3 télégrammes jumelés, une lettre à Papa à Gerzat : suis allée à la gare : pas moyen d’avoir la voiture.

Retour chez ces braves gens qui m’ont procuré une chambre pour la nuit. C’est la seule que («où ») j’ai dormi dans un lit, et ça depuis le vendredi 7 jusqu’au 16. La petite toujours sage et souriante. Le lendemain je l’ai passé dans la gare, la petite dans les bras. J’ai dû y passer la nuit, sur un banc, faufilée dans un petit bureau, grâce à un étudiant de polytechnique aidant au service de la gare… Je lui ai fait fouiller la petite vitesse… et il m’a ramené une voiture qui n’était pas la mienne, mais que j’ai gardée.

J’ai donc tout perdu une deuxième fois : couverture, paillasse… et le lait Guigoz dans le coffre. Et j’ai quitté Le Mans le jeudi à 9 h du matin, dans un fourgon avec des aviateurs, et suis arrivée à Tours le vendredi matin à 6h, ayant passé la nuit dans le fourgon. Repartie vers 7h ou 8h de Tours, je suis arrivée à Poitiers le soir à 9h. Pas moyen de trouver ni restaurant ni chambre. J’ai passé la nuit à la cantine de la gare, sur un banc, avec un instituteur aspirant sortant de Saint Maixant et deux jeunes élèves des Arts et Métiers. Repartie à 2h et demi du matin, arrivée à Angoulême à 11h du matin, mise dans un camion par un capitaine en direction de Bordeaux. La partie la plus dure du voyage, mes reins étant absolument en capilotade et le chauffeur conduisant comme une brute.

 

Mercredi 17 juillet, 11h du matin

                         Je reprends ma lettre interrompue à bout de fatigue à minuit et demi, et pas reprise depuis, la petite ne m’ayant pas laissé de loisirs. Elle a été un peu difficile ces jours ci… Je crois que les dents doivent commencer à la taquiner car elle bave et tire toujours la langue. Je ne sais si tu la trouveras changée. Elle n’a pas de cheveux, encore moins qu’avant ceux qu’elle avait étant tombés. Elle pèse environ 12 livres et demi, poids normal d’après Nestlé et un autre bouquin. J’ai dû la mettre au lait de vache, car on ne trouve aucun autre lait par ici. J’avais trouvé quelques boîtes de Guigoz à Dax, mais depuis le 1er juillet elle est au lait de vache, d’une vache bretonne qui habite en face de la maison. On me réserve du lait de la même vache.

Pour faire ce changement je suis allée consulter les deux sages-femmes du patelin : une vieille qui m’a dit « donnez lui tant qu’elle voudra » et une jeune qui a été plus précise. Mais je viens de forcer la dose, car notre très grande fille a, je crois, besoin d’un « super régime » car elle est toujours aussi gourmande et pleure après les biberons. Je verrai ce que cela donne dans quelques jours./…/             

 Je me dépêche la petite va s’éveiller./…/

                Je termine le récit de mon voyage.

Arrivée à Bordeaux vers 5h et demi du soir. J’ai passé la nuit au centre d’accueil sur un sommier, la petite dans un berceau, la voiture sous la pluie dehors… (elle est plus belle que la nôtre, la voiture)

Repartie de Bordeaux le dimanche matin à 9h du matin, pour arriver à Dax à 4 heures. Puis une camionnette qui m’a mise ici à 6h du soir. A bout de forces, je n’ai trouvé personne. Elles prenaient l’air dans un champ. Elles sont arrivées et j’ai dormi 24 heures…et me suis reposée ensuite, en ne m’occupant que de la petite qui avait bien tenu le coup.

Quelques jours après seulement, elle m’a fait une journée de diarrhée. Appelé le docteur qui me l’a guérie avec du lactéol et diète.

Je voudrais que ma lettre parte tout de suite. Pardonne /…/c’est un volume que je voudrais écrire.

Comment allons-nous nous arranger ?

Je suis évidemment démunie de tout : argent etc…Le pauvre trousseau de la petite, quel crève-cœur. On m’a donné quelques petites choses en route, heureusement.

Estimons-nous heureux de nous en être tirés ainsi, dis ?

On m’avait dit qu’il y avait des trains pour Paris, mais je crois que cela ne commence qu’aujourd’hui ; Que faire ? Il me faut attendre encore un peut-être, pour savoir si j’aurais du lait tous les jours ?

/…/  J’espère que tu comprendras. J’ai mal de savoir que cela va te faire de la peine d’apprendre que j’ai dû abandonner ma valise, avec toutes les belles petites choses de Françoise, mais vrai, je n’ai pas pu faire autrement. Tout le reste est à Epreville. Comment ? Pas de nouvelles.

Je t’embrasse, la petite pleure. Elle te sourira, tu sais, beaucoup, et gazouillera. Embrasse tout fort Papa et Maman et dis leur que j’ai écrit à André, toute à la joie que j’avais de le savoir dans des bonnes mains.

Ta femme qui a tant pensé à toi.

 

 

 

 

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