Libéral, Par Lisbeth

    

 

 

 

         7h 30 : le TGV du matin s’emplit de ses populations habituelles : jeunes cadres à ordinateurs portables, femmes d’affaires habilées avec ce qu’il faut de sexy et de chic pour être dans le professionnalisme bon ton. Bientôt les musiques de tous genres des téléphones mobiles vont se faire entendre, à partir des duos ou trios de travail, bizarrement unisexes ou hétéros, aux rires obligés. Il suffit d’observer pour voir d’un seul regard, qui relève sa mèche d’un air gêné, qui a le regard poli et condescendant du chef…

 

            Le train a enfin démarré. T. étend ses jambes avec satisfaction. D’abord il a la place qu’il préfère, au milieu du wagon, là où les sièges se font face, et il n’a personne devant lui. Juste en quinconce, à sa droite une femme dans son champ de vision, apparemment seule, s’est plongée dans une lecture avant le départ du train. Sous ses boucles noires (teinte ou non ? se demande-t-il) un visage agréable où quelques rides marquent joies et tristesse. T. se fait la réflexion que ce sont souvent les mêmes- et qu’il est difficile de distinguer.

 

          Il tâte instinctivement sa cravate pour la remettre en place ; il a mis aujourd’hui le costume bleu qu’il préfère, la cravate à rayures et les chaussettes assorties. Le cartable posé sur la tablette, fermé. Il n’a aucun travail à faire pendant ce voyage et c’est son deuxième motif de satisfaction ;

 

          Il laisse donc défiler le paysage tellement habituel et monotone sous ses yeux, champs suivis de maisons suivis d’autres champs et de gares dont les yeux essaient de lire le nom sans y parvenir. Petit à petit sa pensée s’installe dans un flash back douillet.

 

           Ses marques de loyauté vis-à-vis de la multinationale qui l’emploie ont fini par porter leurs fruits. Il peut dire, oui, qu’il a maintenant la confiance, même pour des missions réputées sensibles. Bien sûr c’est une contrainte – mais on n’a rien sans effort- et T. aime l’argent, il aime sa position de cadre et ce « challenge » permanent contre lui-même, même s’il doit quelquefois avaler son chapeau (ne disait-il pas son drapeau, quand il était plus jeune ?). Il agite la tête autour de son cou, comme son kiné lui recommande, pianote légèrement des doigts sur son cartable. Coup d’œil en biais à la femme brune qui lit toujours. Pas une commerciale, celle-là se dit-il, plutôt une intello. Va sans doute donner des cours ou une formation à Toulouse.

 

               C’est que toutes les femmes l’intéressent.  A y bien réfléchir, son principal sujet de satisfaction est là, car si T. a une vie professionnelle contrainte, il a une vie amoureuse libre. Totalement et intégralement  libre.

 

Toujours deux ou trois chantiers à la fois, parfaitement gérés :

 

               Le principal, indéterminé pour le moment, étant la mère des enfants –à qui il a délégué l’éducation, en quelque sorte.  Heureusement le travail à distance est venu à point pour tout manager correctement, passer à une autre ou à plusieurs autres, sans drame. Pas comme dans cette horrible histoire que lui racontait sa grand-mère quand il était petit, Barbe Bleue,  et qui lui a donné définitivement la phobie des placards penderies… T. a horreur du sang mais peut-être que ce pauvre mec à son époque féodale  n’avait-il  pas d’autre solution ; cette idée le fait rire. Non, lui,  il vit dans un temps libéral tout de même béni où on reconnaît les besoins biologiques de l’homme – quel homme ne trompe-t-il pas sa femme, quel homme a une relation exempte de mensonge ? Aucun. C’est largement dit partout. La littérature qu’il aime est pleine de toutes ces histoires.

            Donc, après, il y a les autres, les CDD en quelque sorte ; T. se pique d’être particulièrement performant dans son domaine de pilotage. Il aime les contrats courts- jamais plus de trois mois, de vacances à vacances par exemple - Les rares fois où il a prolongé, cela n’a pas donné de bons résultats. Donc d’abord faire un repérage suffisamment  large, soigner la communication,- il sait qu’avec les femmes d’aujourd’hui mieux vaut se présenter comme un mendiant affectif plutôt que comme un conquérant. Ça, c’est pour la séduction, le début. Laisser venir, abonder dans son sens, découvrir la faille, le ressenti, le feeling.

La laisser s’imaginer que c’est elle qui décide. T. ne séduit pas, il se laisse séduire. Tout un art d’approche, de contact, un partenariat à établir. Il est formé pour ça.

 

         Ensuite, trouver le langage approprié. Les femmes ont besoin de mots, il faut se vendre – elles pensent toujours qu’on ne s’intéresse pas qu’à leurs seins et leurs fesses, qu’elles ont uniques – et il faut le leur dire, dans tous les cas .Les mots, il a appris à les apprivoiser, et au fur et à mesure des aventures il s’est fait un fond de commerce des histoires précédentes, qui le rend chaque fois meilleur, -il pourrait faire un bilan de compétences positif à ce sujet. (T. s’amuse à cette idée,)  - Il est bon, vraiment.  Efficace aussi côté plannings,  adore  jongler avec son emploi du temps, entre les pauses de midi, les acrobaties du soir, les mels croisés, les appels du portable dans la rue au pied de l’immeuble d’une autre : « je pense à toi, beaucoup, mais je ne peux pas venir ce soir, trop de boulot…, je t’aime ». Du piquant, tout cela.

T. aime la variété que cela lui procure, c’est le sel de sa vie, à y bien réfléchir, le seul.

         

             Avant… avant il pensait qu’il cherchait une femme en plusieurs, une quête du Graal, en quelque sorte ;  il sait maintenant au fond de lui-même que ce n’est pas vrai, et le débriefing personnel qu’il se fait, les rares soirs où il est seul, sur les qualités de l’une et de l’autre, n’est qu’une manière d’évaluer quand viendra sa lassitude, quand il faudra s’en séparer. Nécessité fait loi.

 

             C’est que l’on ne  tombe pas toujours sur l’affaire désirée : entre celle qui est canon mais dit des bêtises, l’autre qui au contraire  la n’est pas terrible à promener dans la rue, la troisième qui n’est pas vraiment de son milieu,  et il ne veut surtout pas de recoupement avec       la mère des ses enfants : surtout qu'elle n'ait jamais les clés de tout ça : il a une fonction de père à tenir

           Alors, bien sûr vient la difficile période où il faut que l’entreprise se termine : la difficulté de la rupture- certaines plus difficiles que d’autres – non pas que T. s’attache, non, il est à ce niveau moins hypocrites que d’autres dans les transactions  il ne s’attache pas- . Il a horreur du pathos de la fin, il veut une fin de contrat claire et nette où il ne perde rien, si possible avec carnet d’adresses pour relation amicale utile – pour que l’investissement ne soit pas perdu. Certaines résistent, luttent, se battent. En général il sait les éviter, question de stratégie et de politique appropriée.  - T. n’est pas un tueur encore une fois, juste un caméléon adaptable, victime de son désir, mordoré avant l’acte,  gris et froid après.

 

       T. doucement s’endort au rythme du train dans une douce évocation des seins de M, des jambes de C et de la peau de G.

 

 

             Soudain, Il se réveille en sursaut. Le train s’est arrêté.

 

 La femme d’en face tire son gros sac du panier. T. s’approche d’elle, et avec un sourire d’une grande gentillesse, quasiment en s’excusant, lui demande : « voulez-vous que je vous aide ? »

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 05/09/2009