Un tour, c’est tout…c’est promis.
Le soleil clignote sur les couleurs en plastique et la barre métallique et renvoie des reflets dans les yeux. Coudes à coudes dans la musique lancinante, hommes et femmes, nous attendons debout absorbés par l’image tournante de notre progéniture.
Elle a les couettes qui volent au vent.
Mais pourquoi a-t-elle choisi cet affreux cochon vert ? Moi j’aurais plutôt pris le wagon marrant, on doit y être bien. Peu importe, profite ma biquette, tu es heureuse et moi donc moi aussi. Je suis là, tu sais, je vais te laisser grandir et écartant de toi les épreuves, les orties, les coups. Tu auras la meilleure route, la meilleure vie, toutes les forces, tous les atouts. Je t’aime, petite fille, la mienne.
Zut, un tour de plus, elle vient de tirer le pompon. Ah ce sourire de triomphe quand elle me regarde ! Toutouille, coquine, maligne…
Le manège s’arrête doucement.
On avait dit un tour, tu sais. Bon. Mais change d’endroit tu ne veux pas le wagon ? Le cheval ? Mais c’est un peu pareil, non ? Bon, bon, bon…
Je passe d’une jambe sur l’autre la musique se remet en route.
C’est que je veux l’emmener voir les animaux de la ferme qui sont au fond, je suis sûre que ça lui plaira. Et après il faut rentrer vite parce que les cousins arrivent. Il fait beau, c’est le premier jour de printemps. Tout va bien. Quel bonheur. Elle rit de plus en plus avec le petit garçon d’à côté. Quart de tour vers sa mère qui est à côté de moi. Sourire de connivence. Attendrissement partagé.
Le bonhomme qui enclenche la mécanique, avec son drôle de petit chapeau vient d’accrocher à nouveau le pompon et le fait sauter. C’est drôle cette habitude de toujours, déjà quand j’étais petite…
Mais qu’est-ce qui se passe, je rêve, c’est encore elle qui vient de l’attraper. Ce n’est pas possible. Deux fois pour le même enfant, cela ne se fait pas. C’est lui qui le fait exprès parce qu’il la trouve mignonne ou c’est elle qui s’est débrouillée ? Cette fois elle exulte, littéralement, elle rayonne, et c’est moi qui court autour du manège. On ne pourra pas aller voir les petits animaux, c’est tant pis ? – C’est tant pis. – Eh, tu ne vas pas en plus aller dans la soucoupe qui monte et qui descend, c’est le plus dangereux ! Tu es trop petite. Quoi ? Le monsieur dit que cela ne risque rien ? Pffouhh.
Le soleil est de l’autre côté maintenant. Ce n’est pas lui qui a baissé, c’est moi qui ai fait un demi-tour. La musique, par contre est toujours la même, ça on ne peut pas le contester.
C’est toi qui décide, bien sûr. C’est ton après-midi, ton manège. Je suis contente de te voir vivante, futée et décidée comme tu es. Je t’aime tellement tu sais, et je m’accroche à ce moment de joie que nous passons toutes les deux ensemble. Mais tu n’aurais pas voulu me faire confiance un peu sur ce que j’avais prévu pour toi ? Tu vas vraiment décider de faire tes expériences toi-même ? Alors je vais souffrir dans l’inquiétude passive de te regarder faire. Toi tu creuseras à nouveau des chemins que tu voudras les tiens et je devrais me taire, par amour et respect, même si je pense qu’ils vont tout droit vers une ornière, même si ils montent trop haut comme cette capsule idiote, même s’ils vont vers des contrées que je ne connais pas. Je vais devoir me dire que ce n’est pas de ma faute, seule à t’attendre dans ma chambre je vais prendre tous les risques.
Je le hais, ce pompon de ta liberté.
La musique s’arrête enfin. Elle me prend la main. J’ai grandi. C’est dur de grandir, t’es pas d’accord ?
Aucun commentaire