Où est l'erreur ? Par Olympe

 

               
                        La petite deux-portes s’engagea d’elle-même sous les arbres, à la place qui l’attendait. Marielle serra énergiquement le frein à main. Elle s’en était bien tirée après tout. Depuis qu’elle était à nouveau seule, elle devait faire face à des nécessités qui n’étaient pas sa tasse de thé, du genre faire réviser la voiture, précisément. Mais elle avait bien roulé, elle était maintenant dans l’herbe, devant le manoir à la porte verte et à la façade brique et pierre telle qu’on en voit que dans les contes de fées, ou dans les histoires d’un autre siècle.

                C’est par des amis qu’elle avait pu repérer ce lieu,  idéal pour passer un long week-end de mai à travailler- un gîte en pleine campagne, tenu par des religieuses non loin de Paris. Marielle ne croyait ni aux contes de fées, ni à Dieu, et avait à vrai dire, un peu peur des petites bêtes et de l’isolement. Mais c’est tout cela, bizarrement, qui l’avait attiré ici, car elle devait absolument  terminer ce rapport dont le sujet, peu compréhensible au tout venant, était « le knowledge Management dans une entreprise de taille moyenne » -un vrai pensum dont elle ne venait pas à bout.

               L’accueil fut chaleureux. Les sœurs l’assurèrent qu’elle ne serait pas dérangée, qu’elle était quasiment seule, à part un couple âgé venu pour randonner, mais qu’elle ne ferait que croiser. – Vite, elle alla s’installer dans sa chambre vaste et monacale, vite elle se changea, vite elle sortit de son cartable cahier, fiches et notes sur son travail en cours.

               Il faisait beau. Douchée, légère, elle décida d’aller s’asseoir sur la pelouse au milieu des arbres. Vu sous cet angle le manoir lui sembla encore plus mystérieux, avec ses multiples portes, son perron, ses hautes fenêtres à petits carreaux…


          Elle se dit que le décor  était parfait pour voir sortir un Prince charmant dans un film pour enfants. Elle s’accorda un instant avant de commencer et s’allongea sur l’herbe pour regarder passer les nuages ; elle s’amusa à fermer et à ouvrir les yeux en alternance. Du bleu, du blanc, du gris, un peu de vert sur les côtés… Une humidité pénétrante l’entourait, une vapeur bleutée se mit à tomber peu à peu.   Soudain, comme si les nuages avaient brutalement  fondus sur elle, elle se trouva entourée d’une brume diaphane, qui par moment prenait des formes familières, fantomatiques et plutôt amies, même si elle parvenait difficilement à les identifier. Pourtant il lui sembla reconnaître, l’entourant dans une grande ronde l’image de la Belle au bois dormant du vieux livre de sa mère,  Cendrillon, la femme de Barbe Bleue, la Belle qui aime la Bête,  et certainement bien d’autres, qu’elle ne parvenait pas à distinguer dans le brouillard…

- Est-ce que je pourrais  leur parler ? Se demanda-t-elle, fascinée …

 « Oui, tu peux, lui répondit la première le fantôme de la Belle au Bois dormant : tu viens de proférer une énormité, tu as pensé que tu n’avais jamais cru au Prince charmant, quelle blague !
          
«   Oh bien sûr, tu n’as jamais cru rencontrer à ton époque un cheval blanc, un château, et tu ne penses pas qu’on puisse dormir 100 ans, - mais tu as cru à l’essentiel, - l’idée du bonheur éternel dans l’amour. Il est bien temps que tu écoutes la suite de mon histoire, celle qu’on ne raconte jamais…

           …  Après que le Prince m’eût réveillée, et qu’on ait nettoyé tout le château,- vaste travail -,  nous nous mariâmes donc. Ce fut un magnifique mariage, une lune de miel de rêve, effectivement. Je ne te raconte pas comme il était beau, comme il était gentil, les promenades que nous faisions sous la lune. C’était les gondoles, la guitare sous les fenêtres et les roses rouges à la fois. Hélas, très rapidement le Prince repartit à la guerre. La guerre c’était non seulement son métier, mais c’était, je l’ai compris bien  après, la raison d’être de son image, le cheval blanc,  le baudrier éclatant, le courage du valeureux chevalier, tout ça. En fait, pour moi, cela se soldait par de longues absences dans un château où je m’ennuyais à mourir, - avec la belle-mère sur le dos, celle qui n’apparaît que dans certaines versions de mon histoire ;


              Bref, je me remis à dormir toute la journée. Façon à moi de m’en sortir. Au retour, au cours de grandes beuveries,  il racontait aux amis d’effroyables massacres d’infidèles, et alors je ne pouvais plus dormir du tout (j’ai toujours eu un sommeil… perturbé, tu vois), car je pensais  aux femmes et aux enfants de ces infidèles là.

          Un jour, je décidais de lui en parler, je lui proposai de partir dans un pays de paix pour y vivre tranquillement notre amour.
               « TTTu mon petit, fut sa réponse, je t’ai épousée pour ta grande beauté, mais les affaires de guerre et de paix sont des affaires d’hommes, et les femmes n’ont rien à dire là-dessus » J’ai  donc dû me résigner à vivre une vie qui ne me convenait pas, sans compter que confidence pour confidence, ce qui faisait l’attrait du Prince, tu sais, quand il revenait de ses campagnes avec la grippe, fiévreux et pleurnichard en pyjama, je ne veux pas être grivoise, mais ce n’était plus pareil… »

                «  C’est sûr, on ne raconte toujours  que les débuts, enchaîna Cendrillon à ses côtés :  moi, mon Prince a moi n’était pas un guerrier, c’est sûr, c’était un Prince de la Société civile comme vous dites maintenant, et comme la Belle nous avons eu des débuts radieux. Nous nous sommes installés dans son château à lui, et par égard pour mon passé laborieux et douloureux il ne voulait absolument pas que je touche la moindre casserole, le moindre chiffon. Il m’a entourée de femmes qui toute la journée astiquaient, cuisinaient, lavaient jusqu’au moindre détail.

      Souvent j’allais vers elles pour les aider et elles s’écriaient, effrayées, qu’elles ne pouvaient pas me laisser, qu’elles redoutaient la colère du Prince. Petit à petit le fait de voir ces femmes vivre ce que j’avais vécu précédemment me devint tellement insupportable qu’un jour je lui dis : 

               « Mon beau Prince, je voudrais, comme toi, participer à la vie du pays, créer,  connaître les autres et vivre avec eux. Pourquoi n’inventerions nous pas un pays commun où nous partagerions tout, joies, travail et ces petites corvées ménagères qui coupées en deux ne seraient plus rien du tout ?»  Le prince entra dans une colère effroyable, en disant que je me moquais de lui, que nulle n’était mieux traitée que moi,  que je ne savais ce que je voulais, et qu’il ne me comprendrait décidément jamais. On raconte d’ailleurs qu’à l’époque il était déjà allé voir ailleurs, comme vous dites maintenant  si bien.

         …Et regarde dit-elle en embrassant d’un geste les formes qui étaient autour d’elle : ne crois-tu pas qu’elle, la Belle de la Bête, qui se croit toujours plus forte dans la rédemption, et celle-là, la femme de Barbe Bleue avec ses anciennes dans le placard, elles n’auraient pas de belles à te raconter aussi ?»

 

         Marielle se sentait maintenant pénétrée d’humidité : elle ouvrit les yeux ;  le soir tombait et il n’y avait plus que la terre grasse de la Beauce qui l’entourait. - Quel rêve idiot, se dit-elle en se passant les mains sur le visage, faut-il que je sois fatiguée en ce moment… Mais non, je n’ai jamais cru aux contes de fées, je persiste et signe.  Ouf.

          Elle se traîna péniblement sous un arbre en rampant et s’y adossa. « Ce serait plutôt, poursuivit-elle en elle-même, d’autres personnages féminins de la littérature qui m’auraient façonnée.
Les personnages de femmes fabriqués par les hommes ; Du genre l’adultère féminin ne peut être que du bovarysme puni dans d’atroces douleurs, ou Médée suprême criminelle pour parce qu’elle n’accepte pas la trahison… Ou encore, autre solution alternative, crever d’amour, le destin féminin, Anna Karénine ou Ondine …
          

              Elle sentait  une forte douleur dans le dos ; Non, se dit-elle encore, ce n’est pas cela. L’image des femmes dans la littérature, elle s’y reconnaissait  ou pas, mais il lui semblait qu’elle s’en détachait, – quoique…à voir.
                Non, c’était plutôt l’image des hommes dans l’histoire et les histoires qui l’avait eue. L’héroïque guerrier, l’homme aimant… les récits d’amour soi-disant éternels et transcendés sans mention de pulsion sexuelle. L’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes courageux, tendres et généreux…C’est ça : elle s’était fait avoir en fait par Tristan, Clark Gable et le Vicomte de Bragelonne réunis.


         Pourtant elle avait beaucoup fréquenté des hommes, et elle les aimait bien. Elle avait rencontré une part normale de lâches et d’abrutis, mais elle avait eu aussi des collègues, des amis, des copains, toute une gamme agréable de relations, où, sans doute avait-elle eu de la chance, elle ne s’était sentie ni rejetée, ni méprisée, au contraire, elle avait beaucoup reçu. C’était agréable, ces relations dans la différence –

Plutôt une équipe mixte que de travailler qu’avec des femmes, disait-elle toujours.

        Elle avait même été camarade. C’est un joli nom camarade, comme dit la chanson… quel mot porteur d’espoir, d’égalité, de reconnaissance….

        Mais  voilà… dès qu’elle était amoureuse, paf,  c’était la cata.

Soit elle s’ennuyait très vite et s’en allait en courant. Soit elle était prête à sacrifier tout ce qu’elle était, -son travail où elle était reconnue, sa part de création, ses activités, les soirées à rire entre copines, et même le temps passé à ses enfants, -et à tout mettre aux pieds de cet amour là en signe d’allégeance – à la jouer Belle du Seigneur, en somme, cet autre livre qui l’avait révoltée, pour s’apercevoir que l’objet de sa vénération s’était depuis longtemps désintéressé de leur relation. Parti vers des horizons d’ambition ou vers d’autres rondeurs…


         Lénine et Kroupskaïa, c’est bien joli…  Kroupskaïa marchant dans la neige pour aller animer sa réunion de cellule, ne faisait –elle pas partie de son panthéon personnel ?
C’est cela, en fait, continua-t-elle, la vérité c’est qu’elle s’était fabriquée elle-même ses propres légendes…Passons.  Mais personne ne raconte vraiment les rapports personnels et intimes qu’ils avaient ensemble…
« Elle l’a secondé et servi avec fidélité » dit la biographie. Bref, ça ne devait pas être terrible pour elle. Mais chut ! Attention ! Tabou. Un grand homme est un grand homme,  même s’il reste malgré tout un homme, c’est humain – je ne sais pas si vous me suivez, dit-elle en s’adressant à l’arbre-. Un grand homme a toujours à côté de lui une femme admirable d’abnégation pour comprendre sa mission. Par contre une grande femme – tiens, le terme n’existe pas vraiment, se dit-elle, il faudrait le créer, - reste aussi une femme avant  tout, c'est-à-dire qu’elle en bave, et il vaut mieux pour elle être seule qu’accompagnée. Plutôt Frida sans Diego, et Camille sans Paul et Auguste.

          Mais revenons à la littérature, poursuivit-elle. Est-ce qu’il  n’y aurait pas eu qu’une immense imposture, un non- dit phénoménal depuis les origines ? Dans cette littérature, cette philosophie, cette Histoire racontée par des hommes, présentée comme LA littérature, LA philosophie, L’Histoire de l’humanité en en occultant la moitié, - foutue généralité trompeuse-  et qui n’aurait servi qu’à entretenir par le discours un mythe, un seul, celui de l’homme qui échappe à sa fatalité de mâle angoissé par sa condition ?

Le discours et l’art pour échapper à leur réalité. Leur parole, présentée comme la seule  parole de l’Humanité, pour mieux masquer la parole de l’autre moitié. Et on parle d’identification, de transmission. Et comment marche l’identification et la transmission pour une petite fille tenue d’adopter la culture de l’autre, se l’est-on jamais demandé ? Et si par malheur elle arrive à vivre par procuration l’île au trésor, comment gère-t-elle ses problèmes d’adulte ensuite ?


                                   Tout ça,  il faudrait le révéler…

Marielle s’assit, attrapa son cahier, arracha rageusement les pages rédigées sur le «  knowledge management dans une entreprise de moyenne importance,  » Et écrivit :

Ne pas se contenter de s’exprimer « à côté ». C’est important mais cela ne suffit pas. Pourquoi ces débats sur la littérature féminine, alors que jamais on se demande ce que  l’autre, la majoritaire, presque unique dans certains domaines, porte de  masculin ? Non, il faut avoir le courage de réécrire les œuvres que l’on nous a fait étudier, à nous filles, en occultant qu’il y avait deux sexes…pas pour faire mieux, grand dieu !
Loin de moi l’idée que ce ne sont pas des œuvres immenses ! Mais simplement que ce sont des œuvres marquées par le point de vue de l’homme, et qu’il faut le dire.

           

           Il me reste quand même un peu de temps dans ma vie, se dit-elle .Elle allait s’y atteler. Et commencer par trois monuments significatifs.

          Oui, elle allait écrire la Comtesse de Monte-Cristo (elle barra le o et mit un a pour qu’on ne croit pas qu’elle n’était que la femme du Comte)…

Donc la Comtesse de Monte-Crista, la Doctoresse Jivago, et les sœurs Karamazov, Ça prendrait du temps, mais le monde comprendrait enfin que tout ça était grave pour la formation de l’esprit des uns et des autres.

             Marielle se leva très péniblement, ankylosée de partout. Vraiment, le plaisir de la campagne était aussi un mythe. Mais elle ne pouvait pas les traiter tous à la fois.

              
           

         
              

 

 


 

 

               

 

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Dernière mise à jour de cette page le 09/03/2009